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ATTENTION : article pour public averti

SÉRIE :
Un Samedi érotique
Épisode 3 : Portrait d'une masturbation

Et si 2021 était une année érotique ? Depuis des siècles les arts se nourrissent des fantasmes les plus profonds du genre humain, de ses canons anatomiques, de ses pulsions et de son pouvoir de séduction. La Palette Dorée, produit par HASHT-ART propose chaque samedi de partir à la découverte de ce monde parallèle dans lequel nous aimons tant nous perdre. Vous pourrez intimement ou publiquement apprécier les formes et la luxure des œuvres d’art, ses scandales et ses chef-d’œuvres.

Publié le 23 Janvier 2021 par Sophie Mahon

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Vénus d'Urbino (détail), 1538

Tiziano Vecelli, dit Titien (1488-1576)

Galerie des Offices, Florence, Italie

Crédits photos : © Galleria degli Uffizi

Pause lascive, regard aguicheur, peau aussi blanche que de la porcelaine, geste intime, Titien nous présente ici la Déesse de l'Amour dans son plus simple appareil. Un appel à la Beauté, au sexe, à la Féminité, au Plaisir, et au célèbre Érotisme Vénitien du XVIème siècle.

"Moi, Vénus, je vous invite à me rejoindre"

La portée scandaleuse de ce regard se perçoit lorsque nous comparons le tableau de Titien à celui d'un autre peintre Vénitien dont il fut l'élève, Giorgione et sa Vénus Endormie de 1510.

​Même si la composition des deux Vénus est la même, le décor est cependant différent. Chez Giorgione, nous sommes dans un décor champêtre, chez Titien une chambre. Cela change complètement l'interprétation du geste : chez Giorgione, elle est seule, à l'abri des regards, et se laisse aller à son geste. Alors que chez Titien, Vénus est bien éveillée, tout a fait consciente de son action, regardant le spectateur comme s'il s'agissait d'une invitation à un acte sexuel, le rendant complice de son geste. Un regard qui provoqua scandale et fantasme, splendeur et mystère.

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La Vénus Endormie, vers 1510

Giorgione (1477-1510)

Huile sur toile, 108,5 x 175 cm

Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde, Allemagne

Crédits photos : © Gemäldegalerie Alte Meister,

Un mari absent

La Déesse est alors désacralisée, reliée au rôle d'une courtisane vénitienne, se masturbant dans ses riches appartements, à la vue de ses femmes de chambres. Autre point intéressant, celui du petit chien. Dans l'Iconographie Chrétienne, le chien représente la Fidélité, entre autre celle du Mariage. Ici, le petit chien est lové à ses pieds endormi, totalement désintéressé de ce qu'il se passe autour de lui. La Fidélité n'est donc pas de la partie dans cette composition. La belle dame d'Urbino profiterait-elle de l'absence de son époux pour se laisser aller à des pratiques intimes et séductrices ? La réponse est dans le rôle que joue le spectateur, rien qu'en regardant le sujet principal se masturbant, tel un amant venu rendre visite à sa maîtresse. 

Zoom sur la masturbation

C'est l'avis de certains critiques d'Art au sujet de la main posée sur le sexe. Sous cet angle, le sujet paraît un peu osé, à la limite du pornographique. L'historienne de l'art Rona Goffen démontra qu'au XVIème siècle, la Science disait que les femmes ne pouvaient être fertilisées qu'au moment de leur jouissance. Certains médecins suggéraient alors aux femmes mariées de se masturber avant le coït pour avoir un enfant. Ce qui expliquerait pourquoi Vénus se masturberait dans cette scène. Cependant, nous avons vu précédemment qu'il y a ici rien de très fidèle au mariage. Est-ce une transgression à la règle du Mariage pour son propre plaisir ou une excuse pour expliquer le geste ? Seul le spectateur peut en décider, et laisser libre cours à son imagination, fantasmée ou choquée.

D'autres femmes, Maja et Olympia

Cette Vénus d'Urbino a inspiré un certains nombre de peintres à travers les siècles. Les exemples les plus connus sont La Maja Nue du peintre espagnol Francisco de Goya et Olympia du français Édouard Manet, peintes aux XIXème siècle à 50 ans de différence.

Peinte en 1800, La Maja Nue de Francisco de Goya, cette toile est le pendant de la Maja Vêtue peinte en 1802, et représentant exactement le même modèle dans la même pose, et habillé. Une histoire raconterait que son propriétaire Manuel Godoy, courtisan et homme politique espagnol retournait le pendant côté habillé lorsqu'il recevait des invités chez lui. Il ne s'agit pas ici d'un nu mythologique, mais d'une vraie femme, contemporaine de Goya. Pour sa composition, l'artiste s'inspira de celle de Titien, mais fut audacieuse et même risquée pour son époque. L'expression du visage, l'attitude du corps du modèle, etc. La courtisane semble sourire, satisfaite et heureuse de sa beauté. Selon les sources, cette toile fut probablement l'une des premières œuvres d'art occidentales dans laquelle apparaissait un pubis féminin poilu, sans prendre l'alibi de la mythologie ou sans connotations négatives évidentes. Autant dire que Goya alla plus loin que Titien, sans parler de masturbation.

Un des plus grands scandales de l'Art du XIXème siècle fut sans contexte l'Olympia d'Édouard Manet. Peinte en 1863, l'œuvre fut exposée pour la première fois au Salon de 1865. Après la découverte du tableau de Titien, lors d'un voyage en Italie en 1853, Édouard Manet s'en inspira. Comme elle et La Maja nue de Goya, le regard de la jeune femme fixe le spectateur. Cependant, Manet remplaça le chien aux pieds de la Vénus d’Urbino par un chat noir à la queue relevée. Par ailleurs, le modèle se cache ici les parties génitales. La critique, ignorant le tableau du Titien, vit dans le tableau de Manet la représentation d'une courtisane de bas étage. Dans la toile de Manet, la femme nue est fortement individualisée, ce qui s'oppose à la traditionnelle idéalisation des nus académiques de l'époque. Le regard et l'expression sérieuse qui exclut l'intimité font scandale. Manet essaya de présenter la réalité avec ce rapport aux spectateurs qui admiraient presque toujours l'idéal dans un tableau. Une réflexion à la fidèle au tableau de Titien et en même temps moderne

Déesse ou courtisane, Vénus prit plusieurs traits pour séduire le public ou le choquer mais le résultat fut toujours le même : créer l'Idéalisation même de la Beauté, du Sexe et du Plaisir.

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La Maja Nue, vers 1800

Francisco de Goya (1746-1828)

Huile sur toile, 97 x 190 cm

Museo Nacional del Prado, Madrid, Espagne

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Olympia, 1863

Édouard Manet (1832-1883)

Huile sur toile, 130,5 x 191 cm

Musée d'Orsay, Paris

Crédits photos : © photo musée d'Orsay / rmn